Par Issa SALL Directeur de Publication Nouvel Horizon
À 80 ans, Abdoulaye Wade entame son second mandat de président de la République. Belle réussite pour un homme qui a tout fait pour conquérir le pouvoir et que tout le monde voyait échouer au pied du trône. Itinéraire alambiqué, discours politique souvent simpliste, toujours opportuniste, en permanence politicien, Wade a incontestablement marqué le Sénégal, son pays.
Assis face aux membres du Conseil constitutionnel ce mardi 3 avril 2007, Abdoulaye Wade s’apprête à prêter serment devant la Nation. Il a derrière lui une vingtaine d’homologues africains et, devant lui, des gradins peints en bichromie bleu-jaune. Il offre à la caméra un visage de marbre. Point de sourire. Point de geste à amplitude seigneuriale comme on pouvait s’y en attendre de la part d’un homme heureux d’être élu et fier de prêter serment devant 50 mille spectateurs. Aucune expression lisible sur son visage. Aucun geste pour exciter une foule venue le célébrer. Or, les milliers de ses partisans venus assister à son sacre l’applaudissent à son apparition sur les écrans géants, comme une star de la musique. Il ne laisse rien apparaître, comme s’il n’était pas la cause de cette bruyante clameur. Flegmatique comme jamais avant, il donne l’impression de subir cette cérémonie qui semble l’ennuyer au plus haut point et qu’il a pourtant, lui-même, scénarisé à sa seule gloire. Il ne laisse rien apparaître de sa joie intérieure que l’on soupçonne très jubilatoire. Son triomphe dans les urnes est immense et lui donne droit à tous les débordements. Son sacre est napoléonien. Là , à côté, un pupitre est dressé comme un autre trône ou une couronne attendant son propriétaire, le maître de la parole, l’homme politique qui a fait trembler la scène politique, séduit les classes laborieuses pour en faire ses grognards qui le suivraient sur tous les chemins de la conquête du pouvoir, le leader politique qui a eu à la longue, tous ses rivaux et adversaires. Etrange décorum que cette estrade montée sur pilotis au-dessus des foules en houles pour accueillir l’intronisation d’un homme élu au suffrage universel et qui entame son second mandat avec une faim gargantuesque d’honneurs. Personne comme Wade n’aime autant les honneurs. Il adore les médailles. Il collectionne les diplômes. A son entrée en politique, son Cv avait été brandi comme un sésame, un ticket d’entrée dans la nomenklatura de l’UPS. Etoffé au-delà de tout ce que l’on peut imaginer, ce Cv de Abdoulaye Wade aurait dû séduire Senghor et le propulser au sein des dauphins du premier chef d’Etat du pays, ou mieux comme le seul héritier légitime. Ces multiples diplômes ne furent d’aucun effet sur un Senghor goguenard devant ce Wade qui croit pouvoir le charmer avec son CV monstrueux. Les nombreux diplômes sanctionnant une carrière universitaire brillante, devaient être pour l’agrégé qui cherche sa place au début des années 90 dans son pays la clé qui lui ouvrirait toutes les portes. C’est un homme qui se veut multiple, pour ne pas dire savant et qui croit à sa destinée. Il y a plusieurs Wade en cet homme des années 50 à 70. Celui qui veut tout connaître, jusqu’au détail qui rebute certains grands hommes. Il a fréquenté trois facultés universitaires après avoir « rampé » doucettement du statut d’instit de la coloniale jusqu’à intégrer les études supérieures par la force de son caractère davantage que sur le seul tremplin de son intelligence. En ces temps-là , il ne suffisait pas seulement d’être intelligent pour réussir les meilleures études. Il fallait avoir du caractère ; du culot, dirait-on aujourd’hui. Ou de l’audace, selon ses propres mots. Son cursus universitaire français le démontre allégrement. Wade est de tous les combats politiques, mais il réussit surtout à séduire grâce à son itinéraire éclectique et ses rencontres avec des hommes et des femmes qui comptent. Il sera avocat du FLN. Il se constituera pour défendre Mamadou Dia à côté de Robert Badinter. Il ne compte pas être en marge de l’histoire qui se construit devant ses yeux. Il n’est pas né à la bonne date, celle des pères de l’indépendance. Une génération le sépare de Senghor, Dia, Nkrumah, Modibo Keïta, Sékou Touré, etc. Et il ne veut pas rester spectateur. Il se croit en droit de réclamer un rôle de premier plan. Quelque frustration de devoir aller se battre à Kébémer pour faire son trou dans le parti gouvernemental, l’UPS. Il boude quand il comprend que les jeux sont pipés et que lui, le grand diplômé ne bénéficiera d’aucun passe-droit. Senghor qui chouchoute les intellectuels n’a aucun égard pour lui. Ce camouflet lui fit sans doute comprendre qu’il ne réussira que grâce à ses propres moyens. Ce sera le fil conducteur de la suite de sa carrière politique : pas de scrupules, n’avoir comme seule motivation que sa propre réussite. Il met surtout toute sa passion, toute l’énergie qu’il a pour relever tous les défis qui ont jalonné sa vie et à réussir tout ce qu’il entreprendra plus tard sur le plan politique. Cette même passion plus sa méticulosité maniaque, cette envie de garder la maîtrise de tout ce qu’il entreprend, il en fait montre dans la gestion du pouvoir depuis 2000. Ses diplômes Honoris Causa ou ses breloques gagnées à travers le monde ou ses prix, les maquettes de ses nombreux projets qui l’entourent au palais lui permettent aujourd’hui de maintenir cette flamme qui lui a permis de croire qu’il n’y a pas de montagne qu’il ne saurait escalader. Il suffit de vouloir pour pouvoir. Avant que l’idée ne soit validée, voilà une maquette qui tombe du ciel. Il ne suffit pas qu’une idée soit, il faut en outre qu’elle se matérialise grâce à un gadget symbolique, une breloque sur le revers de son costume, un diplôme à accrocher au mur, une maquette sur un buffet, une photo - il a toujours géré personnellement son image en s’accompagnant de photographes et de caméramans pour immortaliser les moments les plus significatifs et même les moins glorieux de son histoire personnelle… Il a toujours agi ainsi, mais sans le pouvoir ; comme ceux qui se contentent de merles faute de grives, il s’échine de transformer ses idées en miniatures objets. Cette prestation de serment dans un stade de 50 mille places, c’est lui qui l’a voulue, c’est lui qui l’a pour la première fois, organisée ainsi au Sénégal le 1ier avril 2000. C’est lui dont le vice principal est son addiction au bain de foule qui a voulu sortir de l’austérité de la salle d’audience du Conseil constitutionnel, la cérémonie de prestation de serment. Il n’a même pas voulu de l’auguste hémicycle de l’Assemblée nationale où a toujours prêté serment son prédécesseur, Abdou Diouf. Celui-là , il ne fera rien comme lui. Mépris pour le conservatisme dont le successeur de Senghor a fait une ligne politique pendant 20 ans. Il ne saurait être son continuateur, son successeur. Il n’a pas battu Diouf, il l’a effacé. > Lire la suite