La parité a ouvert une brèche, un entretien avec l’historienne Joan W. Scott vendredi 20 avril 2007
Interview d'Olivier Doubre dans Politis
Après avoir beaucoup travaillé sur l’histoire du féminisme, l’historienne américaine Joan W. Scott publie aujourd'hui un essai sur le mouvement pour la parité.
Votre éditeur présente vos travaux comme ayant « largement contribué au développement des gender studies ». Pourtant, les femmes ne sont-elles pas au centre de vos études ? N’êtes-vous pas spécialiste des women studies ?
Joan W. Scott : Pas exactement. Dès 1986, j’ai écrit un article intitulé en anglais « Gender, a useful category of historical analysis » [« Le genre, une catégorie utile à l’analyse historique »], qui a été traduit dans les Cahiers du Grif. Mon propos était de montrer pourquoi il faut absolument penser en termes de « gender », de genre en français. En effet, choisir « les femmes » pour objet d’études revient à occulter les rapports de pouvoir entre les sexes et l’évolution des différentes significations des rapports femmes/hommes dans les sociétés tout au long de l’histoire. Même si j’ai beaucoup contribué aux women studies, cet article a participé au lancement du travail pour repenser la problématique du genre, au lieu de se limiter à l’étude d’un objet, « les femmes ».
Sans être la seule, j’ai été une des chercheuses qui se sont concentrées sur le concept de genre en insistant, grâce à l’influence capitale de Michel Foucault, sur la nécessité d’historiciser les rapports hommes/femmes et de rechercher l’archéologie d’un tel concept. Le genre est la catégorie d’analyse qui permet cette historicisation. Le titre de women studies a été important quand l’histoire des femmes était totalement occultée, ignorée de toutes les sciences sociales. Après un certain temps, la réussite de l’institutionnalisation aux États-Unis des women studies a fait évoluer les choses. Il est alors devenu nécessaire de développer l’étude de la problématique des genres dans la société.
Moi-même, j’ai défendu au début le concept de women studies, mais ce sont aujourd’hui les problématiques des femmes et des rapports de pouvoir dans la société qui doivent être mises en avant. En outre, se limiter aux seules catégories fixées hommes/femmes revient à penser un essentialisme que je veux absolument éviter.
Vous publiez une histoire du mouvement pour la parité. « La Citoyenne paradoxale » (1), votre précédent livre (sur l’histoire du féminisme français), relevait une « contradiction constitutive » du mouvement des femmes : devoir « à la fois affirmer et éradiquer la différence sexuelle ». En quoi le mouvement pour la parité diffère-t-il sur ce point ?
Je crois que l’originalité principale, par rapport aux féministes précédentes, réside dans le fait que les paritaristes ont eu l’idée de situer d’abord leur mouvement par rapport à l’universalisme « à la française », et non pas simplement du seul point de vue féministe. L’universalisme français s’est entièrement construit sur l’idée d’un individu abstrait qui, s’il est un concept neutre, ou asexué, est en fait toujours défini au masculin. Michelle Perrot a eu cette formule magnifique : « L’universel est un cache-sexe qui ne recouvre le plus souvent que du masculin et qui a servi à exclure les femmes du gouvernement de la cité. » Cet individu abstrait étant de fait un homme, cela signifiait que les femmes n’étaient pas capables de devenir des individus : elles étaient « le sexe » et seuls les hommes étaient « les individus ». C’est d’ailleurs ce qu’on leur disait lorsqu’elles tentaient de revendiquer leur égalité. Certaines féministes ont alors demandé que les femmes soient représentées politiquement, comme un groupe spécifique.
Les paritaristes ont au contraire refusé ce type de revendication en se concentrant sur la question de l’individu abstrait, au coeur de la conception française de la représentation politique. En considérant que l’individu a deux corps, masculin et féminin, c’est-à -dire l’idée de la dualité humaine, le sexe n’est plus qu’un aspect quelconque, un attribut, de l’individu abstrait. En sexuant ainsi l’individu abstrait, si cher au républicanisme français, on parvient à désexualiser la représentation politique de la nation. Tout cela est vraiment original par rapport aux féministes précédentes.
Vous insistez en effet sur la différence fondamentale entre la parité (50/50 du fait de l’existence de deux sexes), les quotas et « l’affirmative action » américaine...
Entre la France et les États-Unis, la différence s’explique surtout par les traditions très différentes de conceptions de l’idée même de République. En Amérique, l’Assemblée législative représente des intérêts en conflit les uns avec les autres (c’est l’idée de Madison). En France, au contraire, la nation, une et indivisible, représente le peuple. L’idée  brillante  des paritaristes a été de ne pas heurter de front cette conception jacobine de la nation et d’intégrer le concept d’universel à leur revendication, au lieu de le rejeter. Elles ne réclament donc pas (comme un groupe minoritaire) de quotas, ou la proportionnalité par rapport à la population. Je rappelle d’ailleurs à ce sujet qu’il y a 53 % de femmes dans le corps électoral ! Elles demandent un changement de la conception de l’individu abstrait dans la représentation politique. La femme doit pouvoir devenir un « individu ». Ce n’est pas d’emblée évident : comme souvent en histoire, tout n’a pas été clair tout de suite, ni chez les adversaires de la parité ni même chez certains de ses partisans. Moi-même, mon premier réflexe a d’abord été de croire à un mouvement essentialiste qui tentait de réintroduire la biologie dans ce système universaliste ! Or, au contraire, il s’agit de rendre abstraite la très concrète différence anatomique, corporelle, des sexes. L’idée est donc tout à fait originale, dans le cas de la France. En revanche, je crains qu’en Amérique elle soit plutôt comprise comme un système de quotas.



















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