Vous publiez une histoire du mouvement pour la parité. « La Citoyenne paradoxale » (1), votre précédent livre (sur l’histoire du féminisme français), relevait une « contradiction constitutive » du mouvement des femmes : devoir « à la fois affirmer et éradiquer la différence sexuelle ». En quoi le mouvement pour la parité diffère-t-il sur ce point ?

Je crois que l’originalité principale, par rapport aux féministes précédentes, réside dans le fait que les paritaristes ont eu l’idée de situer d’abord leur mouvement par rapport à l’universalisme « à la française », et non pas simplement du seul point de vue féministe. L’universalisme français s’est entièrement construit sur l’idée d’un individu abstrait qui, s’il est un concept neutre, ou asexué, est en fait toujours défini au masculin. Michelle Perrot a eu cette formule magnifique : « L’universel est un cache-sexe qui ne recouvre le plus souvent que du masculin et qui a servi à exclure les femmes du gouvernement de la cité. » Cet individu abstrait étant de fait un homme, cela signifiait que les femmes n’étaient pas capables de devenir des individus : elles étaient « le sexe » et seuls les hommes étaient « les individus ». C’est d’ailleurs ce qu’on leur disait lorsqu’elles tentaient de revendiquer leur égalité. Certaines féministes ont alors demandé que les femmes soient représentées politiquement, comme un groupe spécifique.

Les paritaristes ont au contraire refusé ce type de revendication en se concentrant sur la question de l’individu abstrait, au coeur de la conception française de la représentation politique. En considérant que l’individu a deux corps, masculin et féminin, c’est-à-dire l’idée de la dualité humaine, le sexe n’est plus qu’un aspect quelconque, un attribut, de l’individu abstrait. En sexuant ainsi l’individu abstrait, si cher au républicanisme français, on parvient à désexualiser la représentation politique de la nation. Tout cela est vraiment original par rapport aux féministes précédentes.

Vous insistez en effet sur la différence fondamentale entre la parité (50/50 du fait de l’existence de deux sexes), les quotas et « l’affirmative action » américaine...

Entre la France et les États-Unis, la différence s’explique surtout par les traditions très différentes de conceptions de l’idée même de République. En Amérique, l’Assemblée législative représente des intérêts en conflit les uns avec les autres (c’est l’idée de Madison). En France, au contraire, la nation, une et indivisible, représente le peuple. L’idée ­ brillante ­ des paritaristes a été de ne pas heurter de front cette conception jacobine de la nation et d’intégrer le concept d’universel à leur revendication, au lieu de le rejeter. Elles ne réclament donc pas (comme un groupe minoritaire) de quotas, ou la proportionnalité par rapport à la population. Je rappelle d’ailleurs à ce sujet qu’il y a 53 % de femmes dans le corps électoral ! Elles demandent un changement de la conception de l’individu abstrait dans la représentation politique. La femme doit pouvoir devenir un « individu ». Ce n’est pas d’emblée évident : comme souvent en histoire, tout n’a pas été clair tout de suite, ni chez les adversaires de la parité ni même chez certains de ses partisans. Moi-même, mon premier réflexe a d’abord été de croire à un mouvement essentialiste qui tentait de réintroduire la biologie dans ce système universaliste ! Or, au contraire, il s’agit de rendre abstraite la très concrète différence anatomique, corporelle, des sexes. L’idée est donc tout à fait originale, dans le cas de la France. En revanche, je crains qu’en Amérique elle soit plutôt comprise comme un système de quotas.