« Face à l’obstruction des canaux de communication, le seul mode de discours, c’est la violence » jeudi 22 novembre 2007
source : Nettali interview du PROFESSEUR DJIBY DIAKHATE, SOCIOLOGUE
Comment analysez-vous ce qui se passe depuis deux jours dans les rues de Dakar ?
Je signale que moi évidemment j’ai eu l’opportunité de me promener hier et de voir l’essentiel des artères de la capitale qui ont fait l’objet d’un véritable assaut de la part des manifestants. Mais, ce qu’il faut voir dans cette affaire, c’est que l’étincelle est partie effectivement des marchands ambulants, mais il y a eu un mouvement de sympathie venant d’autres individus qui ne sont pas forcément des commerçants ambulants et qui ont voulu profiter de l’occasion pour exprimer eux aussi leur ras-le-bol. Cela veut dire qu’en fait, on en est arrivé à une situation où les canaux de communication qui devraient exister entre l’autorité et les populations sont totalement bouchés et face à cette obstruction des canaux de communication, il est clair que le seul mode de discours, c’est la violence, la manifestation à laquelle nous avons assistée hier et qui est en train de se prolonger aujourd’hui. Même si aujourd’hui c’est avec une intensité moindre, on s’est rendu compte qu’il y a encore les effets d’un mécontentement réel qui restent chez une bonne partie de la population et que, au fond, l’attitude responsable, conséquente qui devait être adoptée par l’autorité n’est pas encore de mise. Je crois que devant une situation de ce genre, ce à quoi on s’attend de la part de l’autorité, c’est de faire preuve de beaucoup plus d’humilité et de mettre en place une stratégie de communication qui soit beaucoup plus horizontale, beaucoup plus massive en même temps, pour éviter la circulation des rumeurs.
Dans des situations comme ça, les rumeurs sont toujours dommageables au maintien de l’équilibre du tissu social. En conséquence, il faudrait bien que l’autorité communique et que la communication soit faite de façon horizontale et participative, en impliquant les différents acteurs et les différentes associations qui sont concernés, et en faisant en sorte qu’il y ait un appel de tous les côtés au calme, à la retenue. Mais, pour que cela puisse se faire, il faut que l’on arrête immédiatement les opérations de déguerpissement, que l’on mette en place de commissions de discussion qui impliquent de façon responsable tous les acteurs concernés, qu’il y ait une communication participative, massive, responsable, qui intègre ces acteurs et qui permette de sortir de cette logique verticale basée sur la force et jusque-là mise en avant. Enfin qu’on espère qu’à partir de ce moment-là , progressivement, des premiers indices de solutions collégiales seront perçus et qu’on va sortir de cette situation d’impasse dans laquelle nous sommes en train de nous installer et qui risque d’avoir, si l’on ne prend garde, des conséquences beaucoup plus fâcheuses dans un avenir plus ou moins proche.
La difficulté n’est-elle pas le manque de représentant désigné des marchands ambulants ?
Ils sont difficilement canalisables et cela nous amène à réfléchir sur deux choses. La réussite du mouvement d’hier a montré que ce sont des gens qu’on ne peut pas canaliser, qui connaissent les artères car leur métier est de déambuler dans les rues, connaissent les lieux de retraite et à partir de ce moment-là , posent un véritable casse-tête aux forces de l’ordre et c’est ce à quoi nous avons assister hier, premièrement. Deuxièmement, on s’est rendu compte qu’il y a un problème d’organisation. J’ai eu hier à échanger avec un certain nombre d’organisations des commerçants ambulants et je me suis rendu compte qu’il y a une dispersion de ces organisations, il y a un kaléidoscope d’organisations et il manque un maillage de ces différentes structures autour d’un pôle fédérateur qui pourrait mener les discussions avec l’autorité. Mais justement, c’est à ce niveau que l’autorité devrait faire preuve d’attention et d’organisation dans la façon dont il pilote le dossier. Il s’agit d’abord de répertorier les différentes associations qui existent, ensuite de mettre une stratégie de communication qui implique toutes les structures, toutes les organisations de commerçants ambulants. Ce qu’il faut éviter, c’est des approches discriminatoires qui consisteraient à communiquer avec certains, à négocier avec certains et à exclure d’autres. C’est cette tendance-là malheureusement qui est en train d’être arpentée par l’autorité et on s’est rendu compte, hier, qu’aux discussions qui ont été initiées par la Primature, il y a certaines organisations de commerçants ambulants qui n’ont pas été associées. Donc il y a un travail immédiat qui va consister à répertorier toutes les structures, toute les organisations de commerçants ambulants, les aider à aller vers des fédérations fortes et à partir de là , il sera possible de mener une discussion entre l’autorité et la fédération des commerçants ambulants. Dans tous les cas, ce qui peut constituer un point de départ pour l’autorité, c’est de se rendre compte qu’il y a une convergence, une unanimité qui est en train de se dégager sur la nécessité d’assainir la capitale. Il y a un consensus qui se dégage qu’il faut un aménagement du territoire, une gestion correcte de l’espace. Le seul problème qui se pose, c’est la méthode utilisée. L’autorité n’a pas privilégié les canaux de communication, de concertation, de négociation ; elle a mis en avant l’argument de la force et non la force de l’argument.
Cette fois-ci on constate un silence assourdissant de tous les médiateurs sociaux En réalité, l’événement a surpris tout le monde. Il faut un certain recul pour permettre aux gens de faire l’analyse qu’il faut et se prononcer de façon conséquente. Le problème qui se pose à l’autorité sénégalaise, c’est que les décisions qui sont prises ne sont pas suffisamment documentées, les gens ne prennent pas assez de recul. Je crois que les différentes organisations dont vous parlez ne veulent pas tomber dans le même piège que l’autorité, c’est-à -dire ne pas prendre assez de recul pour étudier la chose à fond avant de se prononcer. Mais, au demeurant, ce qu’il faut retenir, c’est qu’il y a une autorité, celle-là religieuse, qui se trouve dans une position pratiquement inconfortable. Parce que l’autorité religieuse, pendant longtemps, a appelé au calme et a cru devoir maîtriser la situation. Mais voilà qu’elle s’est rendu compte que sa position a été enjambée par les manifestants qui en sont arrivés à un niveau où ils ne pouvaient plus reculer. Ayant épuisé toutes leurs capacités de résignation, il ne leur restait plus qu’à exploser et hier, nous avons assisté à cela. Je crois qu’en fait, c’et un appel à plus de sagacité de la part de l’autorité religieuse, à plus d’engagement de la part de l’opposition politique et de la société civile. Les gens leur ont demandé simplement de se coller à eux et désormais de prendre en charge les véritables préoccupations et aspirations de masses.












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