L’analyse économique montre que les pays ouverts commercialement ont des performances plus élevées en termes de croissance économique que les pays fermés ou qui dressent des barrières aux échanges. Le commerce libre permet en effet, potentiellement, aux nations en développement d’accroître leur épargne et leur investissement, d’acquérir de nouvelles technologies et de nouveaux savoirs et d’augmenter ainsi leur productivité. Elles ne peuvent toutefois transformer ce potentiel en réalité que si des réformes profondes sont conduites en leur sein pour relever la compétitivité de l’environnement des affaires, améliorer les capacités de la main d’œuvre, remonter la chaîne de valeur et investir de nouveaux créneaux de production adaptés à la demande mondiale et dont les produits sont sensibles aux prix sur les marchés mondiaux. A défaut de la mise en œuvre de ces réformes, les pays africains seront les grands perdants de l’ouverture commerciale.Le troisième intérêt des APE pour l’Afrique, c’est le changement d’attitude qu’ils vont engendrer chez les entrepreneurs industriels africains. Aujourd’hui, ils commercent avec leurs homologues européens dans un cadre non symétrique ; ces derniers payant des droits pour leurs exportations vers l’Afrique tandis les produits du continent bénéficient d’un accès libre et gratuit sur le marché européen. Aussi longtemps que cette facilité perdurera, les industriels africains seront moins incités à faire des efforts de productivité et d’innovation que leurs concurrents. Ce qui est de nature à handicaper le potentiel de croissance de l’Afrique. Beaucoup de produits africains, malgré les avantages de la proximité géographique et de l’exonération de taxes, sont ainsi surclassés par les produits asiatiques sur le marché européen, du fait du lourd handicap de productivité que ne corrige que partiellement la faveur accordée sur les tarifs douaniers. Avec l’intensification de la pression concurrentielle sur le marché local, que provoquera les Ape, les entrepreneurs africains seront obligés de devenirs plus compétitifs pour maintenir leurs positions. Cet apprentissage de la concurrence au niveau local leur sera ensuite bénéfique sur les marchés étrangers.

Au niveau des autorités étatiques l’argument le plus usité est celui consistant à déclarer qu’il y aurait une forte baisse des rentrées au niveau de la douane et des impôts. Mais au vue de l’usage fait de ces sous est ce que cet argument est valable ? Est ce que le Sénégal peut baser son développement économique sur cette seule source de recette ?

L’argument lié à la perte de recettes est valable, mais il doit être nuancé. Car, rien ne prouve que les estimations pessimistes seront effectivement réalisées. L’évolution des volumes de commerce (à l’importation comme sur le marché local) pouvant atténuer en partie l’effet négatif de la baisse des tarifs. Il s’y ajoute que l’Europe acceptera sans doute de verser des compensations. Et si tout cela fonctionne bien, il n’y aura pas vraiment péril en la demeure. Au surplus, comme vous l’indiquez, il y a encore des gisements de fraude et d’économies budgétaires, ce qui appelle la poursuite active des efforts d’amélioration de l’administration des impôts, des taxes et du budget global de l’Etat.



Est ce qu’en réalité, la destruction du tissu industriel invoquée et les difficultés que va connaître le secteur primaire tient la route si l’on sait qu’il n’existe pas une politique réelle de promotion industrielle et on a assisté ces dernières années à des politiques au niveau agricole qui ont plutôt contriibué à mettre à genou beaucoup de filières agricole ?

Le tissu industriel et agricole sera forcément secoué par l’ouverture des frontières à la concurrence. C’est déjà le cas depuis le milieu des années 1980, avec la libéralisation mise en œuvre, avec précipitation et sans mesures d’accompagnement, dans le cadre de la Nouvelle Politique Industrielle (NPI). Le tout consiste, aujourd’hui, à maîtriser les mutations induites par les APE et à évoluer dans la libéralisation avec progressivité et avec méthode, en étalant la durée de l’ouverture des frontières, en mettant en place des mesures de sauvegarde pour les produits agro-industriels dits sensibles et/ou stratégiques ainsi que des initiatives de soutien à la mise à niveau des industries locales. Il faudra bien apprécier ce qu’est un produit sensible et éviter d’inclure dans la liste des produits pour lesquels le Sénégal ne possède manifestement pas d’avantage compétitif. Beaucoup d’industries se trouvent aujourd’hui dans ce cas et ne survivent que grâce à la protection de l’Etat. L’occasion doit également être utilisée pour repenser la politique industrielle et la politique agricole, car aujourd’hui tout le monde peut constater de visu l’incohérence des politiques menées à cet effet et leur manque d’efficacité.

Le Sénégal peut-il continuer à refuser la signature de ces APE surtout par rapport à son statut qui est quand même différent de celui des autres pays de la région Afrique de l’Ouest ? Selon vous quelle est la meilleure attitude que nos Etats et particulièrement le Sénégal pourrait adopter face aux APE ?

Le Sénégal s’agite inutilement sur un sujet où il est beaucoup moins interpellé que d’autres pays de l’Afrique de l’Ouest comme la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Nigeria ou le Cap Vert, classés comme pays en développement. Du fait de son statut de PMA (pays moins avancé), le Sénégal bénéficie, Ape ou non, du système « Tout Sauf Armes », qui permet à ses exportations de continuer à enter en Europe sans droits de douane. C’est difficile donc de comprendre toute cette agitation faite autour des APE. Etant membre de la CEDEAO, nous ne devons pas nous satisfaire du régime TSA et nous désolidariser des autres partenaires de la Communauté qui ne peuvent pas en bénéficier. La pérennisation de notre Organisation commune et son renforcement appellent que chaque pays tienne compte, dans sa stratégie, de cette dimension d’intégration régionale. Le comportement responsable serait donc de notre part, de cesser, hic et nunc, les manifestations désordonnées et, dans les faits, improductives, et de poursuivre les négociations, à travers la Commission de la CEDEAO, en cherchant à signer avec l’Europe un APE complet, sous forme de paquet, incluant l’ouverture progressive de nos marchés (tant en termes de durée que de niveau d’ouverture), l’octroi par l’Europe de mesures d’accompagnement appropriées au niveau financier comme au niveau du transfert technologique, de la promotion des investissements ou encore du marché du travail.

Propos recueillis par Aliou Kane Ndiaye.