Sortir le Sénégal de la crise alimentaire mondiale samedi 17 mai 2008
par Ibrahima Sène Agro économiste PIT/SENEGAL
Extraits :
Le Sénégal est membre de l’Union Economique et Monétaire Ouest Africain ( UEMOA) depuis 1994, et a ce titre, applique une politique fiscale commune aux pays de l’Union depuis 2000. Cette politique fiscale à plafonné les droits de Douanes à 26 % et la Taxe sur la Valeur Ajoutée ( TVA) entre 15 et 20 %. Le Sénégal a choisi une TVA à 18 % et a choisi de ne pas l’appliquer au riz. En outre, le Sénégal applique une politique de protection tarifaire au profit de certaines industries, dont celles qui produisent la farine de blé (au nombre de trois) , avec un taux de 58,48%, celle qui produit le sucre, avec un taux de 44,48%, et celle qui transforme l’huile végétale brute importée, avec un taux de 65,7 %. Ces taux de la fiscalité communautaire et les taxes de protection de la production industrielle locale ont été arrêtés dans un contexte, où les grandes puissances subventionnaient leurs exportations de produits alimentaires.
Mais dans le contexte actuel, où les subventions à l’exportation des produits alimentaires agricoles sont supprimées, participant à la tendance lourde des prix de ces produits à la hausse, le gouvernement du Sénégal continue, paradoxalement, à maintenir ces taux de protection qui amplifient artificiellement, dans le marché local, le niveau déjà élevé des produits alimentaires importés. Cette politique de protection a crée des situations de rente au profit des industriels, et contribue à l’aggravation de la pauvreté dans notre pays. C’est cette situation qui a conduit la Banque mondiale à considérer, qu’une telle politique est incompatible avec les stratégies de réduction de la pauvreté que la communauté internationale soutient avec l’annulation de la dette extérieure multilatérale. Pour illustrer ses propos, la Banque mondiale a fait les simulations suivantes :
- avec une réduction de 5% du prix de l’huile végétale et du sucre, 23463 Sénégalais sortiraient de la pauvreté ;
- avec une réduction de 10%, ce sont 54466 Sénégalais qui sortiraient de la pauvreté ;
- avec une réduction de 20%, ce sont 161805 Sénégalais hors du seuil de la pauvreté.
Ce ne sont pas seulement ces situations de rente qui contribuent à hausser artificiellement les prix des produits alimentaires et à aggraver la pauvreté. Il y a aussi les prélèvements non fiscaux sur les hydrocarbures qui renchérissent artificiellement les coûts de production et de transport des marchandises dans le marché local. En effet, « la taxe spécifique » que l’Etat prélève sur les quantités d’ hydrocarbure consommées est de 48 % pour l’essence Super et l’essence Ordinaire, de 36 % pour le gasoil, de 29 % pour le gaz , et de 20 % pour fuel Sénélec qui produit l’électricité. Elle a procuré à l’Etat 61,6 milliards sur les 116,6 milliards de recettes pétrolières en 2004 ; elle est de 64,6 milliards sur les 139,7 milliards de recettes pétrolières en 2005 ; elle est de 63,8 milliards sur les 170 milliards de recettes pétrolières en 2006. Au premier trimestre de 2007, la taxe a procuré 20 milliards sur des recettes de 113 milliards. Ces situations de rente et ces prélèvements non fiscaux accentuent le niveau des prix des produits importés qui subit aussi le poids de la fiscalité de porte et de la fiscalité intérieure . L’exemple de l’effet amplificateur des Droits de Douane et de la TVA à 18 % sur les prélèvements opérés sur l’importation des hydrocarbures en donne une parfaite illustration. Les droits de douanes ont rapporté en 2004, avant le relèvement spectaculaire du prix du baril, un montant de 5,2 milliards. Mais , avec la flambée du prix du baril dés 2005, le montant des droits de douane perçus a atteint 10,5 milliards, puis 27,1 milliards en 2006, et 41,6 milliards rien que pour le premier trimestre de 2007 . La TVA à l’importation avait rapporté un montant de 36,6 milliards en 2004, puis 48,2 milliards en 2005 , ensuite 70,2 milliards en 2006, et 51,8 milliards durant le premier trimestre de 2007. Ainsi, la hausse du prix du baril a rapporté une plus value fiscale considérable à l’importation .
Plus le prix du baril flambe, plus les prélèvements fiscaux augmentent. Mieux, en 2006, au moment même où le pouvoir libéral attribuait au prix du baril la responsabilité de tous les maux du pays, les exportations des produits pétroliers, d’un montant de 193,3 milliards, occupaient la première place dans nos exportations totales, dans un contexte où l’unique raffinerie du pays était mise à l’arrêt à cause d’énormes arriérés de paiement que l’Etat devait aux pétroliers.
Le Sénégal figurait ainsi parmi les pays exportateurs de produits pétroliers sans en avoir produit une seule goûte. La spéculation sur les produits pétroliers par le biais des réexportations et les préoccupations de maximisation des recettes sur les prélèvements des produits pétroliers ont donc gravement contribuer au renchérissement des prix intérieurs du Sénégal.
A tel point que la Banque mondiale était obligée de reconnaître qu’au Sénégal, c’est le niveau des coûts intérieurs qui influent plus sur le niveau atteint par l’indice des prix à la consommation, que les coûts des produits importés, malgré la flambée du prix du prix du baril du pétrole et des céréales importées.
C’est ainsi que, dans un document récent intitulé « Situation économique du Sénégal en 2007 : contraintes d’une croissance inégalement répartie », parue dans « Echos de la Banque mondiale », l’on constate qu’ en 2007, année où l’indice des prix à la consommation a connu une hausse spectaculaire atteignant un taux de 5,9 %, « les prix des produits locaux ont subi une majoration de 6, 3 % , contre 4,6 % pour les produits importés » .
De même, la Banque mondiale révélait qu’au Sénégal « les prix des produits alimentaires sont de 24% supérieurs à la moyenne africaine, et sont les plus élevés de la sous région ( CEDEAO), hormis le Nigéria et le Cap Vert ». La responsabilité du pouvoir libéral dans la hausse des prix alimentaires est donc sans équivoque.
Elle a consisté à avoir refusé d’atténuer la hausse des prix mondiaux par :
- - une réduction ou une suppression pure et simple du niveau de protection des entreprises locales de l’alimentaire, après un audit technique et financier pour mieux apprécier le coût réel de leur produit, et leur enlever ainsi toute possibilité de chantage sur l’emploi.
- une réduction de la fiscalité de porte et de la TVA perçue à l’importation sur les produits alimentaires de base ; à cet égard, la Côte d’Ivoire a ramené la TVA de 18% à 9% pour les produits alimentaires de grande consommation ; ce qui est incomparable avec les « mesurettes » de Wade.
- la suppression de la Taxe spécifique sur les produits pétroliers, qui est un prélèvement non fiscal, pour réduire les coûts des facteurs techniques de production, ( gasoil , fuel Senelec), et les coûts de transports des personnes et des produits.
- La réduction de son train de vie pour compenser la baisse de recettes occasionnées par ces mesures conjoncturelles de baisse des coûts de production, de transport et des produits alimentaires, pour améliorer la compétitivité des entreprises et le pouvoir d’achat.
Cette politique de vie chère ne lui est pas imposée par les bailleurs de fonds pour le remboursement de la dette extérieure. C’est une politique délibérée pour enrichir les gouvernants et pour financer leur train de vie dispendieux et ostentatoire.
Mais, malgré ces prélèvements fiscaux exorbitants, cette gestion gabegique des ressources publiques a atteint une telle ampleur, qu’elle a placé aujourd’hui le Sénégal devant les exigences du FMI pour un nouvel ajustement budgétaire, afin de ramener le déficit budgétaire de 5,6 % en 2007 à moins de 4 % en 2008.
Ce nouvel ajustement budgétaire qui risque, comme le préconise le FMI, d’imposer une augmentation de recettes fiscales, ou une diminution drastique des dépenses publiques, ou une combinaison optimale des deux pour atteindre cet objectif de réduction du déficit budgétaire, va se produire dans un contexte de crise économique, sociale et politique sans précédent.
Cette option d’ajustement budgétaire qui vise en fait la réduction des dépenses sociales de l’Etat, rappelle le mauvais souvenir des ajustements structurels des années 80 et 90, avec la différence que, cette fois-ci, il ne s’agit pas de rembourser la dette extérieure, mais celle, intérieure, qui s’est fortement accumulée sous l’Alternance. Cet ajustement interne risque de verser de l’huile sous le feu du mécontentement populaire qui couve dangereusement, pour peu qu’il est financé au détriment des dépenses sociales.
Ces dépenses sociales qui doivent répondre à la demande sociale d’aujourd’hui, concernent non plus seulement les dépenses en éducation et en santé publique, mais aussi, les subventions nécessaires, dans le court et moyen termes, pour la baisse des prix des produits alimentaires et pour la relance des cultures céréalières et de l’arachide.
L’ampleur de ces dépenses sociales, au vu du niveau insoutenable du déficit budgétaire, indique l’envergure de l’ajustement budgétaire nécessaire auquel fait face l’Etat du Sénégal.
L’ajustement budgétaire ne peut donc pas se faire dans l’aggravation de cette demande sociale, sans plonger le pays dans le chaos. En effet, contrairement à l’ajustement structurel qui, durant deux décennies a fini par engendrer une forte demande sociale qui a emporté le règne de 40 ans du Parti Socialiste, grâce à la démocratisation du système politique qui l’a accompagné, l’ajustement budgétaire, d’aujourd’hui, va se produire dans un contexte de grave régression du processus de démocratisation du système politique que le Chef de l’Etat Sénégalais a nommé pudiquement de « Césarisme démocratique », et où la demande sociale est déjà dans la rue, et la demande démocratique, en forte ébullition.












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