« Qu’est-ce qu’être français » mercredi 26 mai 2010
A l'époque de sa parution, ce texte m'avait échappé. Il est toujours d'actualité. Dans une tribune publiée dans le mensuel « Actualité Internationale » paru en février 2010, l’ecrivain Gaston Kelman, actuellement conseiller du Ministre Eric Besson revient sur l’actuel débat autour de l’Identité françaises. Ce que dit Gaston Kelman pourrait être étendu à toutes les nations puisqu'il parle de l'identité à travers de celle qui le concerne : l'identité francaise.
L’identité nationale, c’est sous cet intitulé que le ministre de l’immigration de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire a lancé le grand débat qui secoue le Landerneau français. C’était prévisible. C’est à croire que nos leaders d’opinion – politiques, associatifs, intellectuels, journalistes - auraient tellement de choses à cacher sinon à se reprocher sur ce thème que le soulever, ce serait comme les interpeller.
Je pense pour ma part avoir une réelle légitimité à en parler et un profond besoin qu’il y ait ce débat. Je saisirai donc toutes les tribunes qui me seront offertes pour justement parler de ce sujet qui est d’importance dans notre France actuelle.
Dans une tribune du journal Libération, j’apportais dès sa création, mon soutien au ministère de l’immigration. J’appréciais que nous sortions de cette hypocrisie qui empêchait que l’on associe immigration et identité française. J’étouffais dans cette assignation à résidence identitaire dont j’étais victime, qui voulait que de tout temps l’on me demande d’où je venais parce que mon identité d’étranger indélébile était écrite sur mon épiderme. J’étouffais que la voix dégoulinant de condescendance mièvre, le premier Blanc venu m’apprenne qu’il aimait les Noirs – je ne parle même pas des autres - et que je devais être fier de mes origines, étant entendu que la négrité était une ethnie à jamais consignée dans un mode de vie, dans une culture et sur un continent, une origine.
J’ai participé avec dix-huit autre personnes, à la rédaction d’un livre collectif, Qu’est-ce qu’être français, initié par l’institut Montaigne longtemps avant le lancement du débat sur l’identité nationale, par le gouvernement. J’ai ensuite accepté l’offre du ministre de rejoindre son cabinet pour enrichir la réflexion sur ce thème. Le ministre m’a dit en substance : je voudrais que vous fassiez des propositions comme celles qui sont dans vos livres. J’ai en effet commis une trilogie sur les thèmes de culture et d’identité, liés aux migrations vers la France. Mon approche s’opposait diamétralement à celle de la pensée de l’élite française en la matière. Néanmoins, mes théories ont rencontré un succès exceptionnel. Ce qui prouve que la France profonde dont on disait qu’elle n’était pas prête à aborder le débat sur l’identité, étouffait d’en être privé. Il me tardait donc que ce thème soit vulgarisé, peut m’importait par qui. L’institut Montaigne l’a fait avec ma modeste participation. Le ministère a emboîté le pas. Alors, la France s’est emballée. Celle d’en bas s’est passionnée ; celle d’en haut a éructé.
Intellectuels, politiques, artistes et associations ont demandé la suspension ou l’annulation du débat. Prenons le cas de l’une des associations les plus emblématiques. Le lundi 21 décembre, SOS Racisme lance une pétition demandant au président de la République de "mettre fin aux réunions publiques" sur l’identité nationale. "Les débats sur l’identité nationale sont apparus comme des espaces de libération d’une parole raciste, prompte à remettre en cause, de façon insidieuse ou explicite, la légitimité de la présence sur le sol national de catégories entières de la population". Voilà donc le chef d’accusation. Le communiqué antiraciste poursuit. "Les propos racistes tenus dans des réunions organisées par les préfectures sont d’autant plus graves que l’Etat vient apposer sa légitimité à l’expression de pensées qui n’ont pas lieu d’être dans l’espace public". On peut évidemment accuser l’état de tout : comme d’avoir autorisé des matchs de football au cours desquels des spectateurs ont sifflé la Marseillaise ou massacré des supporters de l’équipe adverse.
L’un des signataires de cette pétition n’est autre que le député européen Daniel Cohn-Bendit. Pourquoi cette signature m’intéresse plus qu’une autre, vous allez le savoir. Il y a quelques années, Monsieur Cohn-Bendit se félicitait que François Mitterrand ait permis l’émergence d’une expression front national. « Ainsi, au moins on sait maintenant, quel est la portée du racisme et de la xénophobie en France », disait-il en substance. Je suis surpris qu’aujourd’hui, il signe une pétition contre un mouvement qui permet – sur un aspect plus positif au demeurant – l’expression de ce que SOS racisme appelle à tort « des espaces de libération d’une parole raciste ». Limiter ces débats à l’expression d’une pensée raciste, est d’une mauvaise foi suprême. C’est ignorer l’expression tonitruante de tous ces Français qui y participent ; le cri du cœur de beaucoup de Français issus de l’immigration qui chantent leur fierté d’être français et murmurent leur tristesse de voir qu’ils sont rejetés, non par leur voisin de palier, mais par cette élite qui les enferme dans leurs origines pour fermer les portes de l’ascenseur social.
Je comprends le désarroi de SOS racisme. En effet, on aurait compris que cette association lance un débat sur la place des enfants issus de l’immigration dans la société française. Elle ne l’a jamais fait, parce que dès les fonts baptismaux, elle a été une totale erreur de casting. Cette association est née à la suite de ce qui deviendra plus tard la Marche des Beurs. D’une revendication des enfants issus de l’immigration dont le slogan – la marche pour l’égalité – envoyait un message clair de recherche de fraternité, on a fait une marche des étrangers, une marche des beurs. Tombant dans ce piège d’une bienpensance qui ne pouvait supporter la présence de ces métèques dans le giron de la nation, SOS s’est mise à défendre ses potes, de vagues potes, alors que ceux-ci voulaient être des frères égaux. Les beurs étaient-ils des potes ou des frères.
Le débat qui devait être engagé à cette époque a été enterré. Après les beurs, les blacks se sont heurtés à cette mouvance qui n’arrêtait pas de les rattacher à des racines que l’on ne pouvait définir que colorielles. J’insiste pour rappeler que le débat devait être engagé à cette époque et je ne voudrais pour témoin que les propos repris dans plusieurs de ses éditoriaux du journal le Nouvel Observateur par Jean Daniel. Ce grand témoin de la société française au-dessus de tout soupçon, nous rappelle qu’il a demandé à François Mitterrand d’engager ce débat. Le chef d’état lui a répondu qu’il n’était pas opportun. Et à cause d’une coupable quête d’opportunisme politique, la France a continué dans une errance identitaire où une partie des Français autochtones était à jamais des beurs, des blacks et des potes.
Dans une mauvaise fois coupable, les faiseurs d’opinion – certains médias, politiques, intellectuels – ont transformé le débat sur l’identité nationale en débat Besson. On accusait le ministre d’avoir trahi son camp en quittant le parti socialiste. On le diabolisait en l’accusant de faire le sale boulot. Et les actes d’accusation pleuvaient de toute part. Il devenait responsable de la votation suisse qui voulait interdire les minarets. Il devenait coupable quand un quidam français proférait des inepties sur d’autres Français. Il s’est fait attaquer par ses camarades de parti ou de gouvernement qui s’émouvaient de sa notoriété grandissante. Et parce qu’il était l’homme à abattre, on lui a offert un assassinat métonymique, en flinguant un débat attendu par plusieurs groupes de Français qui n’en pouvaient plus de ne pas être considérés comme français. De qui s’agit-il ? Pour qui cette espèce de catharsis, cet exorcisme populaire a-t-il du sens, même – et surtout – s’il libère une expression raciste, que l’on doit entendre pour y apporter des solutions.
L’identité française comme celle des autres nations, et les nations européennes en particuliers, est confrontée à la nécessité des redéfinitions qui doivent tenir compte de la mondialisation et des constructions continentales. Certains veinards vous apprennent qu’ils ont dépassé les limites étroites des nations et qu’ils sont citoyens européens, ou citoyens du monde. Soit ! L’Afrique rêve de panafricanisme. On parle de renaissance africaine et Achille Mbembe propose un concept ambitieux, celui d’Afropolitanisme, renaissance africaine tournée non vers le passé, mais plutôt construction d’un modèle culturel, sinon civilisationnel, dont la capitale serait la cosmopolite mégapole de Johannesburg. Ici, nous allons nous intéresser exclusivement à la problématique non négligeable de la définition de l’identité française.
Nous ne négligeons pas les angoisses existentielles de ceux qui continuent à penser que la France ne peut être que blanche et chrétienne. Il n’y a pas longtemps, la même race fustigeait l’exotisme rital ou polack, destructeur d’identité française pure. Ils en ont guéri. Je ne me fais donc pas du souci pour eux. Trois autres composantes rendent pertinent cette redéfinition de l’identité française. Ils sont tous liés à ce que nous pouvons appeler les migrations, bien qu’ils intègrent une composante fondamentalement française, les territoires d’outremer. Nous commencerons par ces derniers.
Avec le film La première étoile, nous entrons dans la troisième phase de la définition de l’identité des départements d’outremer au sein de la France. La première phase est celle de la Négritude. Il était question pour ces personnes dont on avait totalement occulté le passé, de le retrouver. Récupérant leur négrité diabolisée, ils l’érigent en ethnie et en support de leur identité. La négritude sera donc définie par ses pères comme l’unité de la culture nègre. La négrité se définit alors comme un groupe d’appartenance, une nation. Quelques voix discordantes s’élèvent néanmoins. René Maran, le prix Goncourt de 1921, veut tout simplement être Un homme pareil aux autres, bien qu’il se sente rejeté, et disons-le bien, qu’il s’estime rejetable, justifiant cela par la couleur de sa peau. Seulement, Frantz Fanon veille.
Véritable précurseur de la redéfinition de l’identité française, Frantz Fanon est un psychiatre et écrivain français originaire de Martinique. Il s’oppose autant à Césaire, père de la négritude, qu’a René Maran. Comme interpellant Césaire et sa négritude, il s’interroge : Qu’est-ce que c’est que cette histoire de nation nègre ! Je suis français par ma nationalité, par ma culture. Héritier des Lumières, il est français jusqu’à l’utopie généreuse, celle qui le pousse à fuir les Antilles pétainistes et à s’engager clandestinement avant sa majorité pour libérer la France ; celle qui le pousse à prendre les armes contre cette même France quand il estime qu’elle prive l’Algérie de son droit le plus inaliénable, la liberté. Son combat pour l’Algérie vient illustrer cette déclaration sienne : « si je pousse un cri, il ne sera point nègre », car il n’y a pas de cri de couleur, il n’y a que le cri de l’homme qui souffre.
Le deuxième mouvement de la définition de l’identité antillaise c’est l’émergence de la créolité. L’avancée est de taille. Elle s’appuie sur sa réalité culturelle propre, non sur une mythologie certes puissante et fondatrice – l’unité culturelle nègre – mais néanmoins essentialisée. En effet l’uniformité du Noir est une création du Blanc. D’ailleurs Fanon n’arrêtera pas de dire que rien de concret ne relie les Noirs dans l’espace – le Noir de Harlem et celui de Bobo-Dioulasso – ou dans le temps – les pharaons noirs et le gamin de Pointe-à -Pitre. Le Noir affirme-t-il, n’existe que dans la mesure où il se pose par rapport au Blanc.
La créolité est un puissant support d’identité. C’est une langue, une culture, une gastronomie. Eléments d’autant plus puissants qu’ils ont été inventés par des femmes et des hommes à qui l’on déniait l’humanité ; une langue inventée pour inventer une vie, une culture au moment où les langues disparaissent. Si la créolité est en rupture avec la Négritude, elle est précurseur de troisième mouvement de l’identité antillaise. La culture créole est devenue indépendante de la négrité. Daniel Maximin, écrivain guadeloupéen, revendique sa multiple appartenance originelle, africaine, européenne, américaine et asiatique. Il dit que l’identité ce ne sont pas les racines, parce que l’identité est un fruit. On arrive alors au rattachement de la créolité à la nation, au même titre que tous les autres régionalismes, alsacien, breton, corse, basque… et de même que le flamand du Nord ira chercher du soleil dans la région française que sont les Antilles, ainsi l’Antillais ira quêter sa première étoile sur les neiges de son pays. Mais si les Antilles ont réussi ce pèlerinage identitaire, du fantasme coloriel au rattachement à la nation, il y a malheureusement encore beaucoup qui les considèrent comme des étrangers et les hommes politiques ne sont pas les derniers à parler des Antilles comme de nations étrangères. Alors, le débat sur l’identité trouve toute sa place.
Après les Antillais, autochtones de la première heure, nous rentrons dans les deux derniers courants migratoires qui ont enrichi l’identité française. Le premier courant était blanc, européen et judéo-chrétien. Ces caractéristiques ont fort logiquement facilité leur dissolution dans l’identité française. A partir du moment où la deuxième génération perdait les scories aliénatrices – au sens anglais du terme – qui perlaient dans l’expression des parents – la langue française mal connue ou l’accent détectable -, rien ne l’empêchait de revendiquer cet ancêtre symbolique qu’est le gaulois. Aujourd’hui, cet ancien immigré est parfois d’un patriotisme exacerbé. Il se pose souvent comme gardien de l’autochtonie, de la pureté identitaire que les religions étrangères – islam – ou les faciès typés viendraient polluer. Mais au-dessus de tout, il est ulcéré par ce qu’il considère comme des revendications identitaires outrancières de la part des néo-immigrés, alors que lui, il était reconnaissant envers la France et ne demandait qu’à se fondre dans la masse. Et la vérité, c’est qu’il est entendable. Mais le plus grave c’est qu’il ne sait pas que lui et le dernier migrant, le faciès typé, ont un adversaire commun.
« Ce que je fais pour le petit Malien, je ne le ferais pas pour le Polonais. Car je ne dois rien au Polonais ». C’est un jeune professeur, la trentaine à peine, qui me tient ces propos. On lui a fourré dans le crâne que de toute éternité, il était coupable par héritage de l’esclavage, de la colonisation, du néo-colonialisme. C’est ce même système d’atavisme qui fait que celui qu’il appelle le petit Malien, bien que Français, parce que fils de français, sera toujours l’étranger, étrange et involontaire objet de son sanglot et jamais son concitoyen. C’est lui qui assignera le Jeune Français mélanoderme à résidence identitaire étrangère. C’est lui qui l’enferrera dans une victimité héréditaire.
Sauf à défendre des intérêts peu avouables « et qui n’ont pas lieu d’être dans l’espace public » pour emprunter l’expression de la pétition de SOS racisme, comment peut-on penser que cette jeunesse n’a pas besoin d’être rassurer sur son appartenance à l’identité française ? Comment interpréter les propos de celui qui fait ma fille franco camerounaise – ce qu’elle n’est pas, ne pourra jamais être ne serait-ce que parce que le Cameroun n’admet pas la double nationalité – et ne pensera pas que Romanov est franco-russe ? Comment rassurer ces jeunes Français que l’on nomme Africains ou Maghrébins, alors qu’ils sont nés et habitent à Bobigny ou à Nanterre ? Comment leur faire comprendre qu’ils ont tort de parler de vrais Français, parce qu’eux-mêmes sont de vrais Français, pour la simple raison qu’il n’y a qu’une catégorie de Français ! Comment rassurer ce jeune Noir qui me dit, « ma communauté me boude parce que je suis flic, alors que j’aime mon métier ». Il s’agit évidemment de sa communauté noire et non de son église ou de sa commune de résidence.
Pour toutes ces raisons, le débat a bien sa place dans notre société. Pour ces raisons, je me sens chargé du devoir d’en faire promotion. Pour ces raisons, j’ai été fier quand l’Institut Montaigne m’a sollicité ; quand le ministre a fait de même. Pour ces raisons j’ai été fier quand Guy Bedos m’a avoué au cours d’un débat télévisé que venant de moi, le discours sur la nécessité du débat était crédible. Pour cette raison – le compliment de Bedos – je me dis que j’ai le devoir de dire et de dire encore l’opportunité de ce débat que personnellement j’ai engagé avec mes livres, depuis le premier, Je suis noir et je n’aime pas le manioc.
Gaston Kelman est un écrivain français auteur de plusieurs livres à succès. Il est actuellement le conseiller d’Eric Besson, Ministre français de l’Immigration. Il est aussi membre du club des éditorialistes du mensuel « Actualité Internationale » www.linternationalmagazine.com



















Réponse de naomed le dimanche 30 mai 2010 à 22:55
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